“Payer de façon anonyme ne sera bientôt plus possible !”

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Directeur du département des sciences économiques et sociales à l’école d’ingénieurs Télécom ParisTech, David Bounie est un spécialiste des moyens de paiement numériques. Via sa chaire de recherche sur la finance digitale, il travaille à la façon d’exploiter les données de transaction pour améliorer le pilotage des politiques publiques. Alors que les règles pour payer ses achats à distance et se connecter à son compte bancaire en ligne vont changer dès la mi-septembre, il revient sur l’évolution incessante du secteur. Pour lui, alors que jeunes pousses et Gafa lorgnent les quelque 27.000 milliards d’euros de transactions scripturales réalisées en France chaque année, les banques traditionnelles n’ont pas dit leur dernier mot. Et les perdants pourraient bien être les consommateurs, privés de tout anonymat.
Capital : Les Français restent attachés au paiement en liquide… Vont-ils devoir s’en passer ?
David Bounie : Payer en espèces reste un geste ancré dans le quotidien. Dans les points de vente, près de sept paiements sur dix se font ainsi en liquide. En valeur, le cash pèse encore pour près de 30% des transactions. Toutefois, les Allemands comme les Autrichiens utilisent beaucoup plus le liquide que les Français. La France se rapprocherait plutôt, en la matière, des Pays-Bas, où la carte bancaire est reine. Reste que son usage recule d’environ 2% par an, selon la Banque de France. Et qu’entretenir les infrastructures, comme les distributeurs de billets, coûte cher, alors que l’acte d’achat lui-même se déplace des magasins physiques vers le Web. Les espèces devraient donc progressivement se concentrer sur les paiements jusqu’à 25 euros, avant de disparaître. C’est déjà le cas des grosses coupures, comme le billet de 500 euros, que la Banque centrale européenne a cessé d’émettre. A ce rythme, on peut penser que le cash ne servira quasiment plus d’ici trente ans, en 2050.
Et les autres moyens de paiement, que vont-ils devenir ? Le chèque, encore répandu en France en comparaison des autres pays européens, va lui aussi disparaître. Il est déjà en déclin continu, avec un recul en un an de 9% du nombre de chèques signés, et même de 11% en valeur. Rappelons que c’est aussi le moyen de paiement le plus détourné ou volé, avec 43,1% des fraudes aux paiements enregistrées en 2018, soit 450 millions d’euros. Un montant en hausse de 57%! Et les sommes fraudées sont, qui plus est, élevées, à 2704 euros en moyenne. En revanche, le paiement sans contact est en plein boom. Il pèse déjà 24,4 milliards d’euros, soit une hausse de 89% en un an. C’est lui qui, probablement, remplacera les espèces au quotidien.
>> A lire aussi – Carte bancaire virtuelle : comment en créer une ?
La carte bancaire a donc de beaux jours devant elle ?Même si elle peut apparaître technologiquement plus archaïque que le téléphone, la carte bancaire a tout pour continuer à séduire. Les services de paiement par mobile, tels qu’Apple Pay, n’ont assuré que 191 millions d’euros de transactions en 2018, et resteront sans doute marginaux dans les prochaines années. Jeunes générations mises à part, les consommateurs tiennent au respect de leur vie privée et ont du mal avec les services “tout en un” que leur font miroiter les géants du numérique ou les opérateurs de télécommunications. Rappelons enfin qu’avec le Groupement des cartes bancaires CB les établissements français ont mis en place un réseau très performant, par lequel transite la majorité des transactions par carte réalisées en France, le reliquat passant par les infrastructures de Visa ou de Mastercard. Un des enjeux de souveraineté économique sera à cet égard de créer un champion européen des paiements. Pour éviter de passer par des acteurs qui, comme Visa et Mastercard, sont exclusivement américains.
La fraude aux paiements a augmenté de 36% en 2018, selon l’Observatoire de la sécurité des moyens de paiement, à plus de 1 milliard d’euros. La carte bancaire n’est donc pas forcément un gage de sécurité ? Cette hausse est majoritairement due aux fraudes par chèque interposé. La carte bancaire, elle, affiche un taux de fraude de 1 euro pour 1.612 euros de transaction. La fraude est plus nette lorsqu’il s’agit de paiement à distance, avec 1 euro de fraude pour seulement 578 euros de paiement. A cet égard, la nouvelle réglementation européenne, en vigueur à partir du 31 décembre 2020 , devrait améliorer les choses: les banques seront en effet obligées d’en finir avec le système 3D Secure d’identification par code SMS, pour mettre en place un système d’authentification forte. Par le terminal téléphonique, par exemple, ou par la biométrie.
Quelles autres manières de payer pourraient se développer à l’avenir ? La prochaine évolution sera sans doute celle du paiement de personne à personne, en lien avec le paiement instantané. Les consommateurs ne comprennent pas qu’aujourd’hui un virement bancaire puisse prendre plusieurs jours ou ne soit pas pris en compte durant le week-end ! Certaines start-up, comme la française Lydia, qui compte 1,5 million d’utilisateurs, le permettent déjà. Ceci dit, ce nouvel usage ne sera pas disruptif et ne remettra sans doute pas en cause la domination des banques. Elles ont d’ailleurs mis en place un tel service, Paylib, pour garder la main.
Certaines populations ne risquent-elles pas d’être exclues de ce monde numérique ?C’est effectivement l’une des préoccupations majeures face à ces évolutions rapides. Que vont faire les personnes âgées, par exemple, alors qu’il faudra détenir un smartphone ou retenir des codes secrets pour régler ses dépenses? Les personnes en situation de précarité professionnelle, elles aussi, ont tendance à plus utiliser le cash que les moyens numériques. La Banque postale, jusqu’ici, jouait ce rôle d’inclusion bancaire, de service bancaire universel. Avec des moyens de paiement très peu coûteux.
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En juin, Facebook a annoncé son projet de monnaie numérique sans frontières, le Libra. A-t-il un avenir ?Ce projet est étonnant, car, depuis qu’il a été annoncé en fanfare, on n’entend plus guère que Facebook là-dessus… et aucun des partenaires censés prendre part à l’initiative, comme Visa, Mastercard, PayPal ou Uber. Il s’agit sans doute d’un coup marketing, car on ne voit pas très bien quel nouveau service pourrait apporter un tel cryptoactif, adossé à un panier de devises, suffisamment stable pour servir de monnaie d’échange. Après tout, réaliser des paiements transfrontaliers gratuitement est déjà possible, via les néobanques. Pour Facebook, le Libra ne servira sans doute qu’à enrichir les bases de données sur ses utilisateurs, et notamment sur leurs comportements d’achat off-line, qui lui manquaient jusqu’ici. Quant aux autorités, elles ne laisseront pas faire. Le code monétaire et financier indique que la seule monnaie officielle en France, c’est l’euro.
Les banques vont donc, quoi qu’il arrive, rester maîtres de ce secteur ?Le modèle restera sans doute celui de la banque universelle, les clients souhaitant avoir un seul et unique interlocuteur pour leurs paiements, leur crédit, leur épargne. Il n’y aura donc pas de révolution de ce marché. Et les start-up du secteur vont probablement se faire racheter les unes après les autres par les groupes bancaires, une fois que leur marché sera devenu mature. Il est toutefois amusant de constater que le métier du paiement, que les banques ont longtemps considéré comme un coût à externaliser, est devenu crucial. Maintenant qu’elles se rendent compte de sa valeur, elles se lancent dans de grands projets. Mais cela prendra du temps, car les bases de données des clients sont dispersées au sein des banques elles-mêmes, et unifier ces infrastructures pour construire des “lacs” de données est complexe.
Point commun des paiements par carte, téléphone, ou Internet: ils sont tous traçables… C’est donc la fin de l’anonymat dans ce domaine ?Avec la fin du cash, payer de façon anonyme va probablement devenir bientôt impossible… Suite au développement des moyens de paiement électroniques, les consommateurs en sont réduits, pour se faire discrets, à multiplier les comptes bancaires, à passer par PayPal ou par des cartes prépayées, bref, à cloisonner leurs transactions. Cette fin de l’anonymat, au nom de la lutte contre la fraude ou le blanchiment d’argent, pose quand même des questions. Il faudrait sans doute le préserver, par exemple pour de petits montants de transaction. La technique existe déjà: il est possible de réaliser des signatures électroniques “en aveugle”, sans laisser aucune trace.
Faut-il craindre une exploitation des données bancaires à grande échelle ?Pour l’heure, en Europe, la revente de données bancaires par les établissements est interdite. Rien à voir, donc, avec certains pays comme les Etats-Unis, où ces informations sont utilisées, notamment pour l’attribution de crédit. Mais on peut très bien imaginer des exploitations, par exemple en interne, à destination des clients, pour leur permettre de mieux gérer leurs dépenses et leur budget. Ces thématiques vont devenir sensibles. D’autant que les vols de données bancaires se multiplient aux Etats-Unis. Et que la nouvelle réglementation européenne impose désormais aux banques d’ouvrir leurs accès à des opérateurs extérieurs, comme les agrégateurs de comptes.
Et les pouvoirs publics, qu’ont-ils à y gagner ? Les paiements par carte pèsent de 500 à 600 milliards d’euros par an, soit 20 à 25% du PIB. Avec les données de transaction, on a donc une vue sur un quart de l’activité économique, détaillée et de façon quasi instantanée. Alors qu’avec les statistiques nationales produites par l’Insee les données ne sont communiquées qu’à un rythme trimestriel, avec une possibilité de correction jusqu’à deux ans après… Ces statistiques pourraient être utilisées pour construire des indicateurs d’activité en temps réel, et locaux. La politique économique n’en sera que mieux pilotée. Ces données sont très fines et permettent par exemple de montrer que, en Ile-de-France, l’activité économique est décalée dans la journée par rapport aux grandes villes de province. Elle démarre plus tard le matin, mais se poursuit également plus tard en soirée.
Le moyen de paiement utilisé a-t-il lui-même un effet sur le niveau de consommation ? Oui, c’est bien évidemment le cas de la fonction crédit, associée aux cartes aux Etats-Unis. Des études ont montré que cela augmentait la tendance à consommer. La carte à débit différé permet également de moduler ses dépenses au cours du mois. L’anonymat, lui aussi, dans une certaine mesure, permet de développer les dépenses. A l’inverse, le liquide sert, lui, souvent de réserve d’argent, d’épargne de précaution. Il est donc plutôt associé à la notion de contrôle des dépenses. A ce titre, sa disparition pourrait compliquer la gestion des budgets pour les ménages en situation de précarité financière.
Le smartphone, bientôt incontournable pour payer en ligne
Aux oubliettes, le code reçu par SMS pour valider une transaction en ligne. L’entrée en vigueur d’une directive européenne visant à renforcer la sécurité des paiements va en effet obliger les banques, à partir du 31 décembre 2020, à remplacer ce système par un autre, dit “d’authentification forte”. Désormais, pour réaliser un paiement à distance ou accéder à son compte en ligne, il faudra associer deux moyens d’identification, parmi lesquels un code secret, une empreinte digitale, ou encore une notification sécurisée via l’application bancaire. Des procédures qui rendront vite indispensable un smartphone pour qui veut consommer en ligne. Quelques exceptions sont prévues, pour les achats de moins de 30 euros et les commerçants considérés comme sûrs par les banques. Il sera aussi possible d’indiquer à sa banque une liste blanche de sites à dispenser de tels contrôles. La Banque de France prévoit enfin une migration progressive, d’ici à 2022.

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