Les comptes d’Arnaud Lagardère révèlent une dette plus lourde qu’annoncé

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Depuis 2009, Arnaud Lagardère ne publie plus les comptes de ses holdings personnelles, Lagardère Capital & Management (LCM) et Lagardère SAS, alors qu’il s’agit pourtant d’une obligation légale. Le 16 octobre dernier, le tribunal de commerce de Paris l’a rappelé à ses obligations et lui a ordonné de publier enfin ses bilans, sous peine d’une amende de 2 000 euros par jour. Mais le gérant du groupe Lagardère persiste dans son refus, quitte à payer l’amende. Ces comptes, que “Capital” s’est procurés, révèlent plusieurs éléments gênants pour l’héritier, qui expliquent pourquoi il refuse de les déposer. Revue de détail.
Une dette plus élevée qu’annoncé. Dans le Point du 15 janvier, Arnaud Lagardère indique que la dette de LCM s’élève à 164 millions d’euros fin 2018. En réalité, les comptes révèlent que cette somme n’est qu’une partie de la montagne de dettes sous laquelle croule l’héritier. A fin 2018, la dette nette de de LCM s’élève à 208,9 millions d’euros, dont essentiellement un crédit bancaire de 166 millions d’euros auprès du Crédit agricole. De son côté, Lagardère SAS supporte une dette de 202,9 millions d’euros, mais il s’agit apparemment d’une dette “interne” envers LCM (cf. ci-dessous).
A cela s’ajoute d’autres dettes assises sur les biens immobiliers d’Arnaud Lagardère. Sa propriété des Hamptons a ainsi été achetée en 2008 grâce à un prêt de 20 millions de dollars sur 20 ans auprès de la BNP, prêt garanti à la fois par une hypothèque et la caution personnelle de l’héritier.
Une dette qui très diminue lentement. La principale dette de LCM est donc sa dette bancaire vis-à-vis du Crédit agricole. Mais les comptes révèlent que l’héritier de Jean-Luc Lagardère la rembourse très lentement. Entre fin 2016 et fin 2018, cette dette a diminué de seulement 17 millions d’euros. Pourtant, durant cette période, Arnaud a empoché (avant impôts) 45,7 millions d’euros :
25,6 millions d’euros de dividendes du groupe Lagardère
10,9 millions d’euros de vente d’actions du groupe Lagardère
5,4 millions d’euros bruts de salaires
2,4 millions d’euros de dividende statutaire (1% du résultat net du groupe Lagardère)
1,4 million de bénéfices d’exploitation de LCM (marge sur les prestations de LCM pour le groupe Lagardère)
La question est donc de savoir pourquoi Arnaud Lagardère n’utilise-t-il pas tout son argent pour rembourser sa dette vis-à-vis du Crédit agricole. Et sinon, que fait-il de tout cet argent ? La question est la même sur les quelques 500 millions d’euros que l’héritier a reçus depuis 2009, qui lui auraient largement permis de se désendetter.
Un bilan surévalué. LCM est la structure qui détient les actions d’Arnaud Lagardère dans le groupe Lagardère. Au bilan 2018 de LCM figurent donc 327 millions d’euros de “participations financières”, qui correspondent aux 7,33% détenus dans le groupe de médias. Cela signifie que chaque action Lagardère est valorisée 34,06 euros dans les comptes de LCM.
Première bizarrerie : cette valeur augmente avec le temps. En effet, dans les comptes de LCM, la valeur de l’action Lagardère fin 2018 est plus élevée que la valeur à fin 2017 (33,07 euros), qui est elle-même plus élevée que la valeur à fin 2016 (32,2 euros).
Etonnamment, cette valeur comptable est bien plus élevée que le prix de ces actions en bourse. En effet, fin 2018, l’action ne cotait que 22 euros, et donc le paquet d’actions détenus par LCM valait seulement 211 millions d’euros. Et il y a un mois et demi, lorsque le cours a atteint un plus bas de 8,14 euros, sa valeur est même tombée à 77 millions d’euros.
Interrogé, Luc Paugam, professeur associé à HEC, explique : “Les normes comptables françaises n’imposent pas qu’une participation soit évaluée par référence stricte au cours de bourse. La participation doit être évaluée selon sa valeur d’utilité, pour laquelle peut être utilisée une actualisation des flux de trésorerie futurs (discounted cash flow). Toutefois, cette valeur d’utilité ne peut pas rester éternellement décorrélée de la valeur en bourse, mais doit converger vers elle. Le cours de bourse est donc un indicateur important pour des titres cotées”.
Certes, les comptes de LCM montrent qu’Arnaud Lagardère a déjà fait une partie du chemin. La valeur du paquet d’actions a déjà été en partie dépréciée par rapport à son coût historique d’acquisition, qui est de 471 millions d’euros (soit 49 euros par action). Mais visiblement, l’héritier refuse d’aller plus loin et de rapprocher la valeur dans les comptes de la valeur en bourse, afin d’échapper à une dépréciation importante. Une telle dépréciation aurait une conséquence néfaste : cela réduirait d’autant les capitaux propres de LCM, qui s’élèvent à 321 millions d’euros à fin 2018. Dans un scénario noir, ces capitaux propres pourraient même devenir négatifs. Selon le professeur Paugam, “réduire les capitaux propres peut poser deux problèmes en pratique. D’abord, les capitaux propres ne peuvent être durablement négatifs. S’ils sont négatifs, alors soit la société est liquidée, soit l’actionnaire apporte en liquide de nouveaux fonds pour qu’ils redeviennent positifs. Ensuite, les banques imposent couramment dans leurs prêts des clauses (covenants) imposant un niveau minimum de capitaux propres, c’est le cas pour plusieurs prêts consentis à Rallye par exemple. En cas de non respect de ces clauses, les dettes peuvent devenir exigibles immédiatement”. Bref, une dépréciation pourrait donc forcer Arnaud Lagardère à renflouer LCM en cash, ce dont il n’a sans doute ni l’envie, ni les moyens…
Un prêt qui intrigue. L’autre holding personnelle d’Arnaud Lagardère, Lagardère SAS, supporte une dette de 202,9 millions d’euros. C’est apparemment une dette vis-à-vis de LCM, qui affiche dans son bilan une créance du même montant. L’historique des comptes montre que ce prêt a été mis en place il y a longtemps, et a cru au fil du temps (le prêt s’élevait à 115 millions d’euros fin 2009).
En pratique, cela signifie donc que 202,9 millions d’euros ont été transférés de LCM vers Lagardère SAS. Mais cette somme n’est plus dans Lagardère SAS, dont la trésorerie à fin 2018 est de seulement… 34 891 euros. La question est donc de savoir où est passé cet argent. Il est très probable qu’il ait fini dans la poche d’Arnaud Lagardère, qui détient 100% de Lagardère SAS. Et il est aussi assez probable que l’héritier ait dépensé cette somme au fur et à mesure, et donc ne puisse plus la rembourser aujourd’hui. Dans cette hypothèse, tout ou partie du prêt aurait donc dû être déprécié dans les comptes de LCM, ce qui aurait à nouveau amputé les capitaux propres.
Une enquête du gendarme. Toutes ces bizarreries ont fini par intriguer le gendarme de l’audit, le Haut conseil du commissariat aux comptes (H3C). Comme l’a révélé le site Wansquare, il a ouvert fin décembre une enquête sur LCM et son commissaire aux comptes, Guy Isimat-Mirin. Il s’est saisi d’office suite à un article de la Lettre A sur le refus de publication des comptes de LCM. Son enquête porte à la fois sur la valeur des actions Lagardère dans les comptes de LCM, et sur le prêt entre LCM et Lagardère SAS. Il pourrait rendre sa décision à l’automne. En pratique, s’il constate des irrégularités, il peut sanctionner le commissaire aux comptes de LCM, voire saisir le parquet.
Quant à l’autre holding d’Arnaud, Lagardère SAS, elle ne risque pas d’avoir ce problème : depuis 2015, elle a choisi de ne plus avoir de commissaire aux comptes. Les textes dispensent en effet de cette obligation une SAS qui a moins de 50 salariés et réalise moins de 8 millions d’euros de chiffre d’affaires…
Contactés, le porte-parole du groupe Lagardère, l’avocat d’Arnaud Lagardère Jean Veil et le H3C n’ont pas répondu.
Dette de LCM à fin 2018 (en millions d’euros)
Emprunts et dettes auprès des établissements de crédit : 166,1
Emprunts et dettes financières diverses : 26,4
Dettes fournisseurs : 2,6
Dettes fiscales et sociales : 7,6
Autres dettes : 10,3
Trésorerie : -4,2
Dette nette : 208,9
Dette de Lagardère SAS à fin 2018 (en millions d’euros)
Dettes fournisseurs : 0,07
Autres dettes : 202,9
Trésorerie : -0,03
Dette nette : 202,9

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