Jean-Pierre Farandou : le nouveau patron de la SNCF fera-t-il le poids ?

Share on facebook
Facebook
Share on google
Google+
Share on twitter
Twitter
Share on linkedin
LinkedIn

Conduire la SNCF, c’était son rêve. Voilà des années que Jean-Pierre Farandou, 38 ans de maison, s’y préparait. Dans l’ombre – c’est sa manière. Sans faire de bruit. Sans écrire de livre et sans se confier à la presse, comme l’ont fait certains candidats éconduits. “Nous avons travaillé ensemble sur son programme cet été, en choisissant de rester discrets”, nous confie Anne-Marie Idrac, qui l’avait promu à la tête de SNCF Proximités quand elle était aux manettes du monopole ferroviaire , entre 2006 et 2008. La partie n’était pas gagnée. zLes chasseurs de têtes l’avaient écarté du premier round, rappelle l’ancienne ministre, aujourd’hui administratrice d’Air France-KLM. Ils estimaient que son âge, 62 ans, soit un an de plus que son prédécesseur, Guillaume Pepy, était un obstacle. Mais nous avons prouvé que cet argument ne tenait pas la route et qu’il était l’homme de la situation.”
Vraiment ? Disons-le tout net, Jean-Pierre Farandou n’ pas eu beaucoup de temps pour montrer s’il l’est ou non. Depuis le 5 décembre, les syndicats de cheminots, qui ont déjà débrayé à plusieurs reprises cet automne, et sans crier gare, ont lancé un mouvement de grève illimité, qui est présenté par les experts comme le “plus dangereux depuis 1995”. Le 1er janvier, la SNCF devra passer d’établissement public à société anonyme – ce qui suppose de boucler de nombreux sujets administratifs internes avant cette date. Dans les six mois, il faudra trouver une solution pour sauver la branche fret, qui est en situation de “faillite virtuelle”, selon l’économiste des transports Yves Crozet. Enfin, la concurrence devrait faire son apparition sur les lignes régionales dès la fin de 2020.
>> À lire aussi – Fini le monopole ! Trenitalia concurrencera bien la SNCF en 2020 sur l’axe Paris-Lyon
Une carrière dans le ferroviaire
Celui qui devra désamorcer toutes ces bombes n’était pas le premier choix du chef de l’Etat. Emmanuel Macron avait plutôt dans l’idée de recruter un profil plus jeune, capable de faire deux mandats et, si possible, extérieur au sérail du rail, un peu comme Ben Smith, ce Canadien anglophone qui pilote Air France depuis un peu plus d’un an. Las, le président de la République a buté sur deux obstacles. Primo, l’Etat possède plus de 50% des parts de la SNCF, impossible donc de faire sauter le plafond de 450.000 euros brut annuels – soit environ dix fois moins que ce que gagne Ben Smith – imposé aux patrons des entreprises publiques. Secundo, il fallait trouver un expert français du secteur ferroviaire, et il n’y a guère qu’à la SNCF qu’on en trouve.
C’est ainsi que l’ingénieur des mines Farandou, arrivé en 1981 à la SNCF comme simple chef de gare à Rodez – plus “ancien monde”, tu meurs –, s’est retrouvé “bankable”. Le salaire n’a jamais été un sujet pour ce dirigeant pas flambard pour un sou – il émargeait déjà au plafond chez Keolis. Pour l’emporter devant l’autre candidat retenu pour l’entretien final à l’Elysée, le patron de SNCF Réseau, Patrick Jeantet, il a astucieusement fait valoir son profil hybride. Il s’est vanté de parler “Cheminot première langue”, une formule rassurante mais qui pourrait trahir un esprit déjà formaté. Et d’être en même temps un expert de la concurrence, comme ancien P-DG de Keolis, une filiale de la SNCF qui évolue sur le marché mondial. “Sept ans de Keolis, c’est sept ans d’appels d’offres”, aime-t-il rappeler.
>> Notre service – Vous cherchez un emploi ou voulez en changer ? Retrouvez des milliers d’offres sur notre site
Renouer avec la base
Alors, à l’âge où la plupart des cheminots s’adonnent aux joies de la pêche à la ligne, Jean-Pierre Farandou s’imagine-t-il une fin de carrière de sénateur ou, n’ayant plus rien à perdre, de réformateur déterminé ? Pendant ses années SNCF, le Béarnais était plutôt du genre discret. “Beaucoup de régions ont constaté que la fiabilité et la qualité de service n’étaient pas au rendez-vous quand il dirigeait les TER”, juge Yves Crozet. C’est, de l’avis général, chez Keolis qu’il s’est révélé. Sous son mandat, le groupe a augmenté son chiffre “Peut-être que la SNCF a évolué façon puzzle”, a-t-il lancé devant le Parlement d’affaires de 1 milliard d’euros. Et il n’a pas hésité à mouiller la chemise. “Jean-Pierre Farandou a redressé de manière spectaculaire le contrat du métro de Boston, qui était très déficitaire, en s’impliquant lui-même et en nommant les bonnes personnes”, salue Jacques Gounon, P-DG de Getlink (ex-Eurotunnel), qu’on a connu plus critique envers ses concurrents.
Le métro de Boston (photo), le tramway de Melbourne… A la tête de Keolis, Jean-Pierre Farandou a remporté de nombreux contrats. – ©DenisTangneyJr/Getty Images.Sa double casquette ingénieur-cheminot est bien perçue en interne. “On va enfin pouvoir reparler un peu plus de ferroviaire et un peu moins de numérique !”, lâche un cadre supérieur, encore agacé par le fiasco de L’Assistant SNCF, une application lancée en grande pompe ce printemps pour “intégrer toutes les mobilités”, et qui a accaparé de précieuses ressources. Jean-Pierre Farandou l’a annoncé à ses proches, il ne perdra pas son temps avec les gadgets, sa priorité étant de renouer avec la base en misant sur un “style direct, typique du Sud-Ouest”, comme le définit son ami Pascal Tabanou, un retraité de Force ouvrière cheminots. A preuve, JPF n’a pas mâché ses mots devant les 500 cadres réunis en séminaire au Center Parcs du Lac d’Ailette, en Picardie, mi- octobre. “Il a fait un discours assez cash sur l’état de l’entreprise, relate un convive. Tout le monde l’a interprété comme une pierre jetée dans le jardin de Guillaume Pepy.”
Son plan : “proximité, productivité et polyvalence”
Le nouveau patron a un plan, qui tient en trois mots : “proximité, productivité et polyvalence”, résume Anne-Marie Idrac. Un credo qu’il a fermement récité, mâchoire serrée, sourcils baissés – il les a toujours noir charbon, comme ses cheveux, malgré l’âge – et lunettes bien enfoncées sur le nez, devant les parlementaires, lors de son audition du 2 octobre. N’hésitant pas, là encore, à écorner le bilan de son prédécesseur, publiquement cette fois-ci. “Peut-être que la SNCF a évolué façon puzzle”, a-t-il lancé, à la Michel Audiard, annonçant sa volonté d’”accompagner l’entreprise dans la construction d’un regard neuf sur elle-même et sans tabou”. Un terme déjà osé dans une maison très corsetée. En 1981, date de son arrivée à la SNCF, “le même cheminot dans une gare faisait la circulation des trains, vendait les billets […], passait même un coup de balai, et cela ne choquait personne”, a-t-il rappelé. “Il veut remettre les managers de terrain au cœur de l’entreprise”, précise Benoît Simian, député La République en marche du Médoc et ancien de la SNCF.
Mais JPF, comme on le surnomme en interne, débroussaillera- t-il aussi le maquis des “acquis sociaux” (temps de repos généreux, retraite à 55 ans…) ? Sur le papier, l’ancien monopole est en effet 30% moins compétitif que ses futurs rivaux. “Jean-Pierre Farandou a parfaitement conscience, prévient le syndicaliste Thierry Marty, de l’Unsa ferroviaire, que demander plus d’efforts à des cheminots déjà fortement marqués par la dernière réforme pourrait faire exploser la marmite.” Même son de cloche chez Bernard Aubin, du syndicat First : “S’il veut revenir à la polyvalence d’autrefois, c’est très bien. Mais certains chez nous ont perçu son discours devant les parlementaires comme une provocation.” La reprise des discussions entre le gouvernement, la direction et les partenaires sociaux est prévue le 7 janvier prochain. Quelle position adoptera-t-il ?
>> À Lire aussi – Réforme des retraites : les très gros cadeaux lâchés aux cheminots par le gouvernement
La conccurence arrive
Le plus facile, dans un premier temps, serait de continuer à contrecarrer l’arrivée des concurrents. La négociation de l’accord de branche, qui s’appliquera à tous les cheminots, y compris du privé, pourrait l’y aider. Comme Guillaume Pepy avant lui, Jean-Pierre Farandou va certainement essayer de charger la barque pour que les lourdeurs de la SNCF s’appliquent à tout le monde. “Jean-Pierre, qui a longtemps présidé l’Union des transporteurs publics (UTP), connaît toutes les cartes des rivaux”, applaudit Thierry Marty, de l’Unsa. Cela suffira-t-il ? Pas forcément. “Même si les concurrents doivent, in fine, appliquer la même convention collective que la SNCF, ils resteront encore 15% plus compétitifs à cause des frais de structure très lourds de l’ancien monopole, analyse Jacques Gounon. Jean-Pierre Farandou devra se battre pour réduire cet écart.”
Pour entraver l’essor des rivaux du privé, le patron de la compagnie ferroviaire pourra toutefois s’appuyer sur d’autres astuces mises en place par la direction précédente. “Guillaume Pepy a lancé le service de train low-cost Ouigo, qui est un succès mais avec une rentabilité incertaine, afin de contrer les cars Macron”, observe Yves Crozet. Malin, il a également orchestré une future pénurie de conducteurs, dont la formation dure environ 18 mois et coûte autour de 300.000 euros. “La loi va nous imposer de les transférer aux futurs entrants”, explique Thierry Marty, de l’Unsa, qui est, en outre, administrateur salarié de SNCF Mobilités. Donc, cela fait plusieurs mois que la direction réduit discrètement les formations.
Et la qualité de service dans tout cela ? “Jean-Pierre Farandou m’a assuré qu’il voulait remettre les usagers au cœur de son action”, assure Bruno Gazeau, président de la Fédération nationale des usagers des transports publics (Fnaut). “Il comprend bien, par exemple, qu’il ne faut pas continuer avec la politique qui consiste à fermer tous les guichets”, poursuit cet ardent défenseur des intérêts des voyageurs, qui se dit “optimiste”. “Quand il était chez Keolis, il venait à toutes nos réunions importantes et écoutait toutes nos remarques.” Cela tombe bien, car il y a à faire. Toilettes hors service, arrêts intempestifs en rase campagne, défaut d’information, personnel de restauration pas toujours aimable… Ces dernières années, la SNCF ne s’est guère fait remarquer pour son sens “inOui” de la relation client.
>> À lire aussi – Salaire, temps de travail, retraite… les (gros) avantages des cheminots SNCF face au privé
Cessions de filiale, patrimoine immobilier, ressources humaines… les chantiers ne manquent pas
Reste une inconnue : l’Etat soutiendra- t-il vraiment celui qu’il a fait roi ? Tous les anciens présidents de la SNCF vous le diront : à ce poste, le problème numéro 1, ce sont les injonctions contradictoires du pouvoir, qui exige des réformes mais pas de vagues. Les syndicats de cheminots le savent aussi et ne cesse de le maintenir sous pression. Car depuis que l’Etat a annoncé, forcé par Bruxelles, qu’il reprendrait à son compte 35 milliards d’euros de la dette de la SNCF d’ici 2022, les occupants de Bercy veillent au grain. Ils ont déjà exigé que l’entreprise éteigne quelques foyers de pertes : Ouibus, la filiale spécialisée dans les cars Macron, a été vendue à BlaBlaCar, et LeCab, une plateforme de VTC, a été cédée à SnapCar. Ils pourraient exiger d’autres délestages. “Comme vendre le transporteur Geodis ou les parkings Effia, rapporte un bon connaisseur de ces dossiers. Et le projet de fusion Thalys-Eurostar, qui sera coûteux, n’est pas 100% entériné.”
S’il n’y avait que le ministère des Finances ! Les magistrats de la Cour des comptes, eux aussi, soufflent déjà sur la nuque du nouveau chef de gare. Fin octobre, ils ont publié un rapport sévère sur les TER. D’autres audits devraient suivre : sur les ressources humaines ; sur le patrimoine immobilier – la SNCF est le deuxième propriétaire foncier de France – ; et sur la branche Gares & Connexions. L’an prochain, dans un registre plus tragique, se tiendront en outre les procès des accidents mortels de Brétigny-sur-Orge et d’Eckwersheim – c’est l’ancien président, Guillaume Pepy, qui devrait toutefois y représenter le groupe. Le 17 octobre, bon nombre de dirigeants actuels et de vétérans de la SNCF, comme Louis Gallois, se sont donné rendez-vous à L’Etoile du Nord, le restaurant du chef Thierry Marx, gare du Nord, pour célébrer le Transilien. Entre les petits plats, les convives ont pu assister à un spectacle de breakdance. “Un danseur a fait trois fois le tour de lui-même en équilibre sur une main, c’était impressionnant !”, relate un invité. Une sympathique démonstration d’équilibriste. Pile ce que tout le monde semble attendre de Jean-Pierre Farandou. Arrivera-t-il conserver l’équilibre alors que la grève des cheminots ne faiblit guère ?

Plus d'articles

Dossier Exclusif Covid-19

Comment protéger son épargne et ses investissements après la crise du Covid-19.

Dossier exclusif avec:

Comparez le rendement d'un livret A, et un investissement alternatif.

Une fiche de calcul simple pour évaluer le potentiel de rendement d’un investissement alternatif