Hopps : l’ex-futur rival de La Poste boit la tasse

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A quelques kilomètres au sud-ouest d’Aix-en-Provence, le siège du groupe Hopps a de quoi impressionner. Avec sa forme en arc de cercle, ses oliviers et ses sculptures design, ce bâtiment entièrement vitré évoque presque le siège californien d’Apple. Toutes proportions gardées, bien sûr. Depuis la salle de réunion du dernier étage, Frédéric Pons et Eric Paumier pourraient se rêver en milliardaires du Net. Ne se sont-ils pas inspirés d’Amazon, qui possède d’ailleurs 25% d’une de leurs filiales, Colis Privé ? Ne mènent-ils pas une « croisade » pour faire émerger « un champion français », selon leurs termes ? Deux ans après la fondation de leur groupe, la réalité les rattrape.
Hopps, le conglomérat qu’ils ont forgé, est depuis l’été dernier au bord du dépôt de bilan. Il a cumulé 130 millions de pertes en trois ans, pour 540 millions d’euros de chiffre d’affaires l’an dernier. Le sujet serait banal si 22.000 emplois n’étaient pas en jeu. Car derrière ce petit empire se cache Adrexo, le spécialiste de la distribution de prospectus publicitaires d’hypermarchés, qui compte à lui seul 18.000 salariés. Ces facteurs payés à temps partiel, parfois retraités, reçoivent 600 euros brut de salaire moyen. « Des super Gilets jaunes », résume un observateur. Or, en juillet dernier, leurs salaires ont été payés en deux fois, lançant un signal désastreux.
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Les commissaires aux comptes ont exercé leur droit d’alerte, et l’entreprise a demandé l’aide du pompier de Bercy, le Ciri (Comité interministériel de restructuration industrielle), qui a suspendu les paiements Urssaf et TVA. Selon une expertise du cabinet comptable Boisseau rendue en novembre, que Capital a consultée, la situation est alarmante : « La société ne survit que parce qu’elle ne paie pas ses dettes », peut-on y lire, avant cette conclusion : « Ses chances de survie (…) paraissent compromises. » Le contraste est grand entre les caisses vides d’un côté et les promesses tonitruantes des actionnaires de l’autre, qui ne se cachent pas de vivre grand train – Frédéric Pons roule dans une Porsche Cayenne hybride de fonction, louée par l’entreprise pour 2.000 euros mensuels, ce qui a le don d’ulcérer les syndicats.
Comment en est-on arrivé là ? Frédéric Pons et Eric Paumier, avec Guillaume Salabert, aujourd’hui en retrait, contrôlent 95% de la Holding Pons-Paumier-Salabert, Hopps. Ils se sont fait une spécialité de racheter des entreprises en faillite pour 1 euro symbolique. En janvier 2017, quand Spir Communication, une entité lucrative du groupe Sipa-Ouest-France, a souhaité se délester de sa filiale malade Adrexo, elle a misé sur les « PPS ».
Les repreneurs n’étaient pas inconnus au bataillon : MM. Pons et Paumier ont par le passé dirigé Adrexo, et ont créé en son sein une activité de livraison de colis, devenue indépendante : Colis Privé. Amazon y a d’ailleurs investi 5 millions d’euros, et en est le client principal (52,3% des livraisons en 2019). Forts de cette collaboration de poids, et de leur projet de fusionner le réseau d’entrepôts Adrexo avec Colis Privé, ils ont remporté la mise. Dans les caisses d’Adrexo, une soulte de 48 millions d’euros de trésorerie a été laissée par le vendeur, pour aider au redémarrage.
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Mais le trio ne s’est pas arrêté là. « D’autres entreprises nous ont vus comme des repreneurs sauveurs », relate Frédéric Pons. En 2018, les PPS ont racheté deux autres sociétés vacillantes, spécialisées dans la logistique : Dispeo (au groupe Otto), avec 58 millions d’euros de soultes incluses, et ADS (au groupe Rakuten), 7,8 millions de soultes.
A l’été 2019, alors que Hopps se retrouve à sec, une question se pose : où est passé l’argent ? « Au total, sur un cumul de 123,8 millions d’euros de soultes, on est en négatif de 15,2 millions aujourd’hui, calcule Eric Paumier. Notre consommation a été de 137 millions d’euros. Vous voyez bien qu’on arrive au bout. » Les actionnaires ont vu l’argent défiler à grande vitesse entre les charges, les pertes, et 18 millions d’euros d’investissements dans des machines de tri ou des PDA (smartphones) pour équiper les distributeurs.
Eric Paumier balaie catégoriquement les soupçons d’enrichissement, voire de schéma à la Ponzi, émanant de certains syndicats : « Depuis 2012, il n’y a pas eu de sortie de cash pour les actionnaires, et pas un seul euro de dividende », plaide-t-il. Avec des pertes prévues d’encore « 20 à 25 millions » cette année, pour faire face aux dépenses, un emprunt de 20,9 millions d’euros a été contracté au printemps auprès du fonds GDP Vendôme, à des « conditions financièrement ruineuses », selon l’audit de Boisseau : un taux de 12% pour la première tranche, et de 14% pour la seconde. Une fuite en avant…
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Le redressement d’Adrexo a été compromis, selon ses actionnaires, par un « effet Gilets jaunes » touchant tout le commerce. « Le métier de l’imprimé publicitaire a baissé de 10% cette année. Nos clients réduisent leurs budgets : la grande distribution est en restructuration elle aussi », note Eric Paumier. Carrefour, Auchan, Ikea ou Lidl, des clients majeurs d’Adrexo, paient ainsi 40 euros pour 1000 catalogues distribués en zone rurale, 18 euros en zone urbaine – une technique qui reste efficace pour engendrer du trafic en magasin.
Mais les 18.000 distributeurs, dont un tiers sont en cumul emploi retraite – ils ont 52 ans de moyenne d’âge, et une centaine ont plus de 85 ans –, ont bien constaté sur le terrain les difficultés de Hopps. Fabienne Terenzani, déléguée SUD basée à Clermont-Ferrand, les liste : « On n’arrive plus à avoir de blousons ou de chariots pour les nouveaux arrivants, des transporteurs partenaires ne sont plus payés… ni la médecine du travail, qui refuse des visites. » Eric Paumier réfute en bloc : « Dire que nos salariés ne peuvent pas aller voir la médecine du travail, c’est un mensonge », tonne-t-il. Fin novembre encore, à Saintes (17), un propriétaire d’entrepôt loué par Adrexo a envoyé un huissier pour exiger d’être payé.
En interne, la gestion des trois dirigeants est désormais contestée. Les griefs s’accumulent. A l’épisode de la voiture de fonction s’ajoute l’opacité sur le salaire que se versent les actionnaires, qui serait de 50.000 euros mensuels chacun, soit 600.000 euros annuels. « On n’a pas à se justifier sur notre rémunération, estime Frédéric Pons. Nous touchons deux fois moins que ce qu’on gagnait auparavant comme dirigeants. » Philippe Viroulet, délégué syndical CAT, proteste : « Il n’est pas choquant que des dirigeants d’entreprises en bonne santé gagnent bien leur vie, mais là, ça passe mal. »
Autre élément : le vaste siège aixois, valorisé à 20 millions d’euros, est devenu avec la vente de Colis Privé à Hopps la propriété d’Eric Paumier et de Frédéric Pons, via Beleza 66, une société qu’ils contrôlent via leurs deux holdings personnelles, selon les relevés que Capital a consultés. Un patrimoine qui leur échappe pour l’instant : « Le siège a été mis en fiducie (un transfert temporaire de propriété, NDLR) pour garantir deux prêts consentis à Hopps, pour un montant total de 12 millions d’euros », font-ils valoir.
Du genre boulimique, les entrepreneurs ont également lancé Hopps dans des diversifications étonnantes. Ils ont ainsi racheté la célèbre marque de chaussures Pataugas, pour 5,5 millions d’euros – elle a perdu 2 millions d’euros l’an dernier, mais arrivera à l’équilibre cette année, assure Eric Paumier. Une marque de vestes sportives, Watts, fait aussi partie de leurs emplettes. Ils ont dans l’intervalle supervisé la création de DLG, un commerce de vente à domicile de cosmétiques, qui opère en France, en Europe, au Mexique et aux Etats-Unis. Et pour promouvoir leur image de marque, ils ont tenu à sponsoriser l’Hopps Open de Provence, un tournoi de golf. Eric Paumier, lui-même adepte des greens, assume : « Ça nous a coûté cette année 35.000 euros, et cela nous a permis d’inviter des prospects et des clients de premier plan. »
Chiffres clés

23 millions d’euros de dettes Urssaf et TVA

130 millions de pertes en trois ans

540 millions de chiffre d’affaires en 2018

18 000 employés à temps partiel chez Adrexo

600 euros brut de salaire moyen
Derrière ces critiques, les PPS voient des manœuvres de déstabilisation visant à empêcher leur plan de redressement. Prévu entre fin 2019 et début 2020, un nouvel emprunt d’environ 30 millions d’euros doit permettre de poursuivre l’activité in extremis. Bercy surveille le dossier comme le lait sur le feu. « Ils suivent activement ce refinancement à venir », expose Philippe Viroulet, délégué syndical qui a rencontré le Ciri – Bercy ne fait aucun commentaire. Les entrepreneurs croient toujours mordicus à la relance d’Adrexo, et donc de Hopps. Ils veulent pour cela utiliser leur réseau de distributeurs et diversifier leur activité en allant vers le courrier « adressé » : les factures, par exemple. « C’est un marché de 7,7 milliards en France, à 99,9% entre les mains de La Poste », évalue Eric Paumier, qui propose aux banques ou aux assurances des tarifs de 10% plus compétitifs. Ils souhaitent aussi convertir toujours plus de distributeurs à la livraison de paquets, et ainsi proposer aux e-commerçants une offre globale, allant de la prise en charge des produits à la livraison.
Hopps aura-t-il le temps, et surtout les moyens, de se faire une place ? Selon les dernières informations émanant des syndicats fin janvier, deux options seraient sur la table. Soit un plan de démantèlement du groupe, assorti d’une absorption d’Adrexo par son principal concurrent, La Poste. Soit une sauvegarde de la pépite Colis Privé, et une liquidation en règle des filiales restantes…

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